Christelle Granja pour Architecture d’aujourd’hui.

Il arpente le monde avec sa caméra depuis plus de trente ans. Marcheur endurant et flâneur entêté, Christian Barani, frère complice de l’architecte Marc Barani, capte dans son viseur les interstices urbains oubliés des campagnes touristiques et des agendas politiques. Ses déambulations composent la matière première d’une œuvre intransigeante. Présentée dans des lieux d’art et des festivals – Rencontres Internationales Paris/Berlin, Agora 2017, Movimenta 2018...-, elle donne à voir les errements de la ville contemporaine. Rencontre avec un réalisateur engagé, amoureux inquiet des contradictions citadines.

Windhoek, Dubaï, Beyrouth, Astana, Hong Kong... Vos vidéos construisent au fil des ans un panorama urbain plutôt sombre. Pourquoi filmer la ville, et pourquoi ces villes ?
La ville, qui concentre 55% de l’humanité, est un élément central de notre futur. Mes voyages me permettent de récolter ses différents usages, contribuant à la création d’une archive de la condition humaine. Le bâti en soi ne m’intéresse pas, c’est son potentiel à vivre qui me passionne. Une architecture vernaculaire, créée par des anonymes à base de matériaux de récupération, m’importe autant qu’une œuvre de Renzo Piano. J’aime les impuretés. Je suis attiré par les villes vivantes, contradictoires, marginales. J’ai commencé à travailler au Kazakhstan, au Népal, en Namibie, quand personne ou presque ne s’intéressait à ces pays. Se positionner à la marge est pour moi un engagement politique ; j’aime la liberté que j’y trouve, et je crois que le rôle de l’artiste est d’éclairer ces zones oubliées ou écartées. Quand je filme des villes à l’imagerie forte, telles que Dubaï, je laisse de côté les immeubles photogéniques, pour montrer l’envers du décor.

Comment filmer et donner à voir ces architectures vécues ?
Cela passe nécessairement par une marche à travers la ville. Le dialogue avec l’environnement transforme le regard, ce qui est fondamental pour appréhender un bâtiment. Souvent, comme pour l’exposition Paysages Augmentés d’Agora 2017, les images sont projetées sur plusieurs écrans pour faire ressentir au spectateur l’immensité et l’insaisissabilité de la ville. Le public recrée alors sa propre déambulation, de 20 minutes à 3h30. Mes films sont longs parce que l’expérience du paysage urbain a besoin de temps pour être ressentie. Prendre le temps est une manière de résister à l’accélération de nos villes et de nos vies.

Marcher dans la ville permet-il de sortir des sentiers battus ?
La marche permet la perte, qui est essentielle dans mon travail. En tournage, je parcours quotidiennement de 20 à 25 km, en 8 à 10 heures. Cela crée un état de conscience particulier, d’autant que je travaille souvent en tourné-monté : je réalise mes plans dans la durée et la chronologie qu’ils auront au montage final, ce qui génère un état de concentration intense. En marchant, je me glisse dans l’histoire passionnante de l’art de la dérive. Je pense à Walter Benjamin et ses déambulations chorégraphiques, mais aussi aux situationnistes, ou encore à Dziga Vertov, un réalisateur que j’admire. Aujourd’hui, la géolocalisation contraint nos trajectoires plus qu’elle ne les libère. La dérive n’est ni efficace ni productive, mais elle donne sa place au hasard et à l’erreur. C’est une réelle critique de notre société, qui permet d’interroger la ville autrement, en montrant ce qu’on ne veut pas toujours voir.

Vos images montrent une architecture inadaptée aux besoins humains. Est-ce une manière de traduire l’absurdité de certains développements de la ville contemporaine ?
À Dubaï, l’architecture ressemble à un encéphalogramme plat aussi vide de sens que la société qui l’engendre. Sans aller jusqu’à ce cas extrême, les villes contiennent souvent une violence et une contradiction très fortes. Hong Kong est un paradis fiscal qui a accueilli de nombreux réfugiés aujourd’hui piégés dans un rythme infernal, exploités et entassés dans des surfaces minuscules. Mais la résistance qui s’observe face à la standardisation et l’inadaptation de l’espace public et de l’architecture est fascinante. Les individus mettent en œuvre d’habiles processus de réappropriation. Ils sont plus forts que les bâtiments... La vie est plus forte que l’architecture dit Le Corbusier !

Comment rendre compte des enjeux majeurs de la ville d’aujourd’hui ?
La ville contemporaine doit apprendre à recréer de l’espace public, ce qu’elle a dramatiquement ignoré. Occuper les places, les trottoirs, est précieux, car ces lieux intermédiaires, éminemment politiques, sont créateurs de rencontre ; c’est ce qu’on peut observer dans les images que j’ai ramenées de Chandigarh. L’écologie est bien sûr cruciale : dans la série de films présentés pour Agora 2017, avec le commissaire Bas Smets, nous montrons comment, à Hong Kong, les hommes se débattent tels des Sisyphe contre l’effondrement des collines qui entourent la ville. L’urbanité de demain passe aussi par la réinvention du paysage. Ces dernières années, Singapour a augmenté fortement son espace végétal, qui couvre aujourd’hui près du tiers de la superficie de la ville. Métamorphosant un site à l’abandon, le Bishan Park a ainsi été pensé avec une intelligence qui rend optimiste, et dont pourrait s’inspirer Paris et ses 8% seulement d’espaces verts...

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