La résilience du territoire
Entretien avec Christian Barani, vidéaste

Comment avez-vous été amené à vous impliquer pour l’exposition « Paysages augmentés » ?

Dès le départ, Bas Smets (paysagiste et commissaire de l’exposition Agora) et moi-même avions la volonté de travailler ensemble sur les paysages des cinq villes choisies pour l’exposition « Paysages augmentés ». Nous avons privilégié une approche croisée, afin que chacun puisse amener son regard, son expertise pour construire les films mais aussi le dispositif de projection qui serait présenté dans l’exposition. Nous avons donc décidé de marcher sur une période d’un an dans les paysages des villes de Bordeaux, Bruxelles, Hong-Kong, Hyderabad et Singapour dans une confiance mutuelle. Le processus était très simple. Nous marchions à la découverte des lieux et en même temps que nous faisions l’expérience du territoire, une fois que nos corps étaient en mouvement et impliqués dans les paysages, le désir de film apparaissait. Finalement les choses se sont passées de manière empirique : nous découvrions ce que nous allions faire au moment où nous étions en train de faire. Mon travail d’artiste est basé sur la notion de la dérive, c’est-à-dire comment se perdre, pour finalement trouver. Je travaille sans scénario, sans repérage, je me suis affranchi du système traditionnel de production du cinéma. Comme Bas est lui aussi un marcheur, nous avons décidé de produire des films en marchant. Nous traversions les paysages, parlant de tout et de rien ; c’est à Hong-Kong que nous avons trouvé et mis au point le dispositif des cinq écrans : nous étions seuls au milieu de la végétation, au centre de l’île, et soudain le vent s’est levé ; le mouvement est apparu dans les arbres et le temps du paysage s’est imposé. Pour représenter cette expérience poétique, il fallait reproduire ce temps. Il nous est apparu comme une évidence que c’était une projection immersive sur cinq écrans qu’il fallait mettre en place. Avec cinq images différentes du même lieu, nous pourrions mieux représenter l’espace mais aussi ce temps très particulier du paysage. Ainsi le spectateur serait placé au centre des projections et devrait décider de ce qu’il regarde sachant qu’il ne pourrait pas tout voir. Le visiteur ne sera plus simplement passif car assis dans un fauteuil. Il devra intervenir, décider où placer son corps, faire le choix de s’assoir face à un seul écran ou déplacer son regard sur plusieurs écrans. Par toutes ces décisions, il participera au montage du film.
Le cinéma déployé dans l’espace est un dispositif passionnant : comment déplacer le cinéma dans un espace qui n’est pas fait pour lui ? Nos films sont de plus en plus montrés dans des espaces qui ne sont pas des salles de cinéma. Il faut donc adapter l’image à l’espace, penser la narration autrement qu’en linéaire. Et l’installation ou le cinéma déployé sont des formes extrêmement intéressantes à expérimenter.

Comment montre-t-on le paysage au sein d’une exposition ?

Il faut partir de l’expérience du paysage, du rapport du corps à l’espace environnant, au temps que nous renvoie le paysage, il faut questionner la notion de point de vue. Pour l’exposition au Hangar 14, la forme qui a été choisie est celle de l’immersion. Bas Smets assisté de Federica De Leidi a travaillé sur cette idée de cinq écrans immersifs, sur son rapport à l’espace d’exposition, sur la taille des écrans et leur espacement, sur la diffusion du son… Et à partir d’un premier schéma nous avons collaboré jusqu’à l’élaboration finale du dispositif. L’installation prend en compte le corps du visiteur, invite le spectateur à entrer par où il veut. Dans l’espace muséal le visiteur est en mouvement, libre d’accéder quand il veut au dispositif. Il faut d’ailleurs en tenir compte au montage des films. Le montage pour une installation telle que celle proposée pour Agora doit être une proposition au regard et non une imposition. Le spectateur devient acteur. Il fait en quelques sortes son propre montage, au gré des instants où son regard vient se fixer sur l’une des cinq images diffusées. Les plans sont étirés, lents, souvent en plan séquence, pour inviter à la contemplation. Le temps du cinéma et le temps du paysage se rapprochent. Nous avons bien sûr continué de collaborer avec Bas lors de la phase du montage.
Ce dispositif multi-écrans permet de reproduire cette expérience du paysage tout en créant une petite frustration, comme pour rappeler au spectateur que ce qu’il regarde ne sont que des images, des représentations du réel. Grâce à ce dispositif, personne ne voit la même chose ni le même film.
Nous avons décidé de ne disposer aucune assise pour ne rien imposer.

Il y a une autre composante essentielle à la représentation du paysage qui est le son, l’image sonore du paysage. Pour cela nous avons travaillé avec un musicien, Bertrand Gauguet. Après quelques jours de tournage, il nous a rejoints pour venir marcher avec nous, partager notre expérience. Puis nous sommes restés tous les deux quelques jours supplémentaires pour revenir sur les lieux filmés et se concentrer uniquement sur la captation du son. Ensuite, Bertrand Gauguet a créé à partir du montage une image sonore du paysage sans chercher à coller aux images du film, mais dans la volonté de proposer un dialogue avec elles, permettant d’agrandir le champ de la perception.

Sur le fond, quel a été votre parti pris ?

Bas voulait travailler sur la question du paysage augmenté et de la résilience du paysage. Je me suis simplement glissé dans cette idée que je trouve très belle. Par exemple, à Hong-Kong, les habitants ne s’intéressent pas à la question des pentes, de leurs effondrements. Ils ne connaissent pas tout le dispositif numérique mis en place pour leur sauvegarde. Il y a 1 400 points référencés. Pour illustrer ce maillage nous avons travaillé avec Matthieu Foulet, un designer graphique qui a d’ailleurs réalisé toutes les cartes contenues dans les films. Tout au long du XX° siècle, les pentes se sont écroulées et ont créé de grands dégâts humains et financiers. 250 millions d’euros sont dépensés chaque année pour tenter d’entretenir, de lutter contre cet effondrement. C’est un peu le mythe de Sisyphe. À Singapour, les surfaces de nature ont augmenté de plus de 20% bien que que la ville s’agrandisse, ce qui est assez incroyable car les grandes villes connaissent des phénomènes inverses. Leur slogan est non pas de la nature dans une ville mais une ville dans la nature. Cela prouve qu’avec une volonté politique et des moyens financiers, les villes peuvent changer, redevenir des lieux agréables avec moins de pollution !

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