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Djibouti est la capitale de la République de Djibouti.
La République de Djibouti est née suite à la colonisation française.
Le pays devient indépendant en 1977.

En Novembre 2005, ma venue sur ce territoire est liée à une commande des scénographes Du&Ma pour le Centre de Culture Scientifique de Rennes. Je dois filmer le rift et son paysage fracturé.

En 2005, la République de Djibouti a pour président Ismaïl Omar Guelleh. Un président autocrate qui règne par la terreur, qui annihile toute opposition et qui s’enrichit grâce à de nombreuses opérations douteuses. Mais la communauté internationale se tait. Elle se tait car ce petit pays a une importance géographique stratégique. Les armées de France, des État Unis et du Japon ont leurs bases militaires sur ce territoire. Tout s’achète, surtout le silence.
* Le 1 août 2017, la République populaire de Chine a implanté une base militaire permanente.

Je marche dans la ville de Djibouti, passe devant le fameux Café de Paris où en septembre 1990, un attentant avait eu lieu, tuant un enfant français et blessant une dizaine de personnes. Des soldats de la légion étrangère y boivent des verres, leurs képis blancs sur la tête. Je m’éloigne de la place pour m’enfoncer dans la vieille ville. Je m’arrête pour déjeuner dans un petit restaurant. Assez rapidement, je discute avec le patron car peu de personnes étrangères s’arrêtent dans son établissement. Il me dit que la situation politique est très difficile, il me dit la difficulté des gens à s’en sortir, il me dit la violence du président Guelleh. Il me dit que les chefs de l’opposition sont surveillés, que la police s’attaque directement à eux et terrorise les djiboutiens. Il me dit que lui-même l’a subie. Il me dit que plusieurs années auparavant, il tenait un magasin de reprographie. Il me dit qu’il s’était aperçu qu’un homme, dont il connaissait l’activité d’opposition, venait régulièrement faire des photocopies chez lui. Il me dit qu’il faisait semblant de rien et que ces textes étaient sûrement distribués clandestinement dans la capitale.
Mais un jour, au petit matin, à 6h30, alors qu’il allait ouvrir son magasin, l’armée est arrivée et a tout cassée. Ses machines, sa vitrine, son magasin. Sans aucune explication. Ils sont venus, ont tout détruit puis sont repartis dans le silence. Rien. Il me dit qu’il ne lui restait plus rien. Il comprit alors que c’était dû à sa « collaboration » passive avec l’opposant. Il me dit qu’heureusement, depuis, il avait réussi à monter ce petit restaurant. Mais toute la ville est tenue sous la violence du président. Son jeune fils vient nous rejoindre avec le plat commandé. Il s’assoit à la table mais n’est pas réellement présent. Il regarde la rue, les corps qui passent. Il doit connaître par cœur tous ces problèmes. De temps en temps son regard fixe le mien. Il semble intrigué par mon écoute. La rue est bruyante.
Son père me dit maintenant le problème du khat. Cette drogue, ces feuilles qui se mâchent, ce rituel culturel. Il me dit qu’à partir de 12h, le khat arrive dans la ville et tout s’arrête. Il me dit le peuple broute dans les maisons, dans les rues, partout, de l’après-midi au soir. Cette feuille magique décontracte, décolle l’esprit du lieu, des soucis. Il me dit que les hommes discutent, rigolent, oublient leurs problèmes personnels et sociaux, boivent un thé ou un coca avec au centre de la pièce des bouquets de feuilles de khat. Il me dit qu’elle euphorise, donne de l’énergie, qu’il s’agit d’un moment de convivialité, essentiel, dans la culture de la région. Mais il me dit aussi que le khat est une arme double pour le pouvoir. Il lui permet de percevoir d’énormes taxes car il tient le commerce mais il maintient le peuple et donc l’opposition, dans un état de léthargie. Il me dit que ça limite l’activité économique du pays, le président Guelleh le sait bien. Mais il s’en fout car il gagne beaucoup d’argent avec ce maudit commerce… Il me dit que l’iman d’une mosquée de Djibouti a été emprisonné six mois pour avoir abordé le problème du khat.
Il me dit que Guelleh est intouchable. Avec le pouvoir et donc le soutien qu’il a des pays qui ont implanté leurs bases militaires dans le pays. Il me dit le silence de toutes ces nations malgré la corruption, la violence du président. Il leur est indispensable. Il est donc puissant.

En 1995, l’affaire Bernard Borrel en est un symbole. Il me dit l’assassinat du magistrat français Bernard Borrel dans l’arrière pays. Un assassinat maquillé en suicide. Il me dit que le magistrat français a été mis à plat ventre sur le sol, aspergé d’essence et qu’ils ont mis le feu. Son corps devient une torche humaine. Ils le laissent courir vers le vide de la falaise et s’y jeter.
Il me dit que Bernard Borrel enquêtait sur l’attentat du Café de Paris à Djibouti et sur les trafics du neveu du président Guelleh, que tout était lié. Mais le magistrat n’a pu allé au bout du dossier. Il me dit que bien qu’un enfant français ait été tué dans l’attentat, bien qu’un magistrat français ait été exécuté par le feu, le dossier est toujours en cours.
Une ingérence de la diplomatie française sur la justice française.
Depuis, en 2015, la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme. Mais toujours pas de réponse pour la famille du magistrat français.

L’après-midi est bien avancée. Je lui parle de mon projet de filmer le Rift. Il me conseille de me rendre dans un petit village de Goubbet el Kharab. De là, je pourrai filmer le paysage. Il me trouvera pour demain matin, un homme qui me conduira en voiture dans ce village. Il me dit de ne pas être inquiet.

Je les quitte, le regard transformé. Je dérive dans la ville en attendant la nuit. Les ruelles, la terre battue, les voitures, le chaos, la pauvreté partout. La lumière a baissé, je ne m’en étais pas vraiment aperçu. Je continue ma dérive pour profiter au maximum de mon observation. Les détails s’accumulent dans ma tête, j’aime ça. Tout est observable et me fait pénétrer dans la culture du lieu. Maintenant le noir est là. Parfois, les lampadaires arrivent à s’allumer et les espaces se transforment. La lumière du néon dans les boutiques est si sculpturale. Je rentre dans l’une d’elles où quelques livres en Somali et autres langues locales sont présentés. Le premier contact que l’on a avec les mots d’un langue étrangère est son graphisme. Ce sont avant tout des dessins, des lignes qui deviendront un son, une musique. Ce n’est que bien après que le sens arrive. Un jeune homme m’aborde. Je suis plutôt distant sur l’instant. Il me dit qu’il est étudiant, qu’il ne veut pas d’argent mais qu’il veut discuter. Je ne sais pourquoi je le crois. Il marche maintenant avec moi dans les rues, me montrent certains espaces publics, certaines architectures. Il est calme, intelligent et cultivé. Il me propose de boire une bière chez lui. J’accepte. Nous entrons dans une rue à l’architecture moderne datant des années soixante. Un immeuble en béton aux lignes simples et sur la façade un panneau qui indique le nom d’une clinique. Je ne sais pourquoi cela me rassure. Il habite là, au quatrième étage. Nous montons les escaliers, la clinique est sur les deux premiers étages mais elle est fermée. Nous arrivons au quatrième étage. Face à moi, un long couloir comporte de nombreuses portes en vis à vis. Il est presque éclairé. Le jeune homme s’arrête et frappe à une porte. Mon visage exprime une interrogation mais il me sourit. La porte s’ouvre et nous pouvons entrer.
Une femme m’accueille, souriante dans une grande pièce peu éclairée. Des coussins sont disposés le long des murs, un grand tapis au centre de la pièce. Je comprends immédiatement qu’il ne s’agit pas de son appartement. Le jeune homme fuit mon regard, son corps est hésitant mais la femme est rassurante. Elle me dit dans un bon français de m’asseoir et qu’elle apporte les bières. Une table basse et dessus des bougies éclairant l’espace. Elle revient rapidement avec deux bières. Le jeune homme me sourit et trois jeunes femmes pénètrent soudain dans la pièce. Je comprends maintenant où nous sommes. Une maison close. Je suis mal à l’aise. Je ne veux pas de cela. Les jeunes femmes rigolent, font semblants d’être joyeuses. Aucune menace ne pèse sur moi. Je décide d’en profiter pour discuter avec ces femmes, pour essayer de comprendre leurs situations. Elles s’assoient autour de nous. Le jeune homme essaie de faire lien mais il comprend vite que je ne suis pas comme ces soldats de l’armée française. Quelques mots s’échangent et il ne reste plus qu’une seule femme à mes côtés. Les deux autres sont allées s’asseoir sur les coussins adossés au mur d’en face. Elles discutent entre elles.
Elle me demande mon prénom. Elle me dit qu’elle s’appelle foufoune. Je lui dis non. Pas ça. Je lui dis que ça ne m’intéresse pas. Elle insiste. Elle doit faire son travail. Elle soulève sa robe en éclatant de rire, dans une sorte d’hystérie. La patronne fait de discrètes apparitions pour surveiller l’évolution de la situation. La musique est forte. Elle me fait comprendre qu’il faut que je lui paye une bière. Je commande. Cinq bières arrivent et tout le monde est servi. Je lui dis encore non pour ses avances. Elle se lève et danse devant moi. Les deux autres femmes jettent un œil, le jeune homme est assis seul près de la porte. Il et elles boivent. Une tristesse pesante comprime l’espace. Se joue face à moi, un mauvais jeu de comédiennes qui essaie de raconter une histoire, une histoire qui pourrait être une fête. Mais tout est faux, si mal joué. Je suis happé par le mal être de tout ces corps. J’ai envie de partir.
Le temps passe dans cette incompréhension.
Le jeune homme a disparu dans la pièce du fond. Il va percevoir sa petite commission.
La jeune femme est plus calme maintenant. Elle est assise en face de moi. Je lui demande d’où elle vient. Elle me dit d’Harar, en Éthiopie. C’est une de ces migrantes qui ont quitté l’Éthiopie pour améliorer leur vie et pour faire vivre leur famille. Une situation, une histoire qui malheureusement se répète partout. La valeur de l’argent est trois à quatre fois plus élevée ici que dans son pays. Elle me dit qu’elle a traversé le désert. Elle me dit quatre jours de marche avec peu d’eau, peu de nourriture. Elle me dit qu’elle l’a traversé à pied. La fatigue, la peur de ne pas y arriver, de mourir dans le désert. La peur du viol des passeurs. Elle me dit son arrivée dans le bidonville à la périphérie de la ville, la misère, le manque de travail. Elle me dit qu’elle est là maintenant. Nous buvons. Je lui dis que je connais bien Harar, sa ville natale. Je lui dis que j’y ai résidé durant trois semaines, dans le vieux village, pour filmer, pour le musée Arthur Rimbaud en France. Elle est surprise et joyeuse. Nous parlons d’Harar, de sa beauté, des paysages. Elle est calme. La relation s’est transformée. Elle me dit que personne, dans sa famille, ne connait sa situation. Que personne ne doit savoir. Elle me dit qu’elle est sensée faire des ménages dans une maison de maître.
Un long silence.
Elle me dit que je suis différent des autres français. Elle me dit que je ne la frappe pas. Elle me dit que les soldats frappent, boivent, frappent. Elle me dit que c’est dur à supporter. Je la regarde. Son visage s’est transformé. Elle est triste. Nous buvons une autre bière. Elle me dit doucement qu’elle veut rentrer chez elle, reprendre des études. Vivre.

Le lendemain matin, je suis devant le restaurant, au point de rendez-vous. Le patron n’est pas là, personne n’est là sauf le serveur. Je bois un café en attendant. Une heure plus tard, le patron arrive. Il me dit que mon chauffeur est en train de préparer la voiture et qu’il va arriver bientôt. Les heures passent. Je regarde la rue, les corps qui passent. L’homme est enfin là. Je dépose dans le coffre mon sac à dos et je garde mon sac caméra avec moi. Je remercie une dernière fois le patron du restaurant. Nous partons. La voiture traverse la ville qui se transforme petit à petit. Le vide prend la place du plein. La misère s’accentue. Le chauffeur arrête sa voiture à l’entrée du fameux bidonville de Djibouti. Un bidonville réputé pour sa misère et sa violence. Je reste dans la voiture et le chauffeur pénètre dans les allées entre les cabanes de tôles. Le sol est recouvert de plastiques, de bidons, de bouteilles, de canettes, de débris de bois. Parfois de grandes flaques d’eau libèrent le sol. Une forte odeur mêlant pourriture et je ne sais quoi, fait air. Toutes les constructions sont des déconstructions. Une carcasse de voiture retournée et des enfants à l’intérieur.
Un long temps plus tard, le chauffeur réapparait et nous reprenons notre chemin. Je ne sais pas ce qu’il est allé y faire.

Maintenant, un désert noir au pied d’une mer bleue. Une longue et immense fracture découpe le paysage, c’est le rift. De la terre, des roches, aucun arbre, aucune végétation. Je demande au chauffeur s’il connaît le lieu de la tombe de Bernard Borel. Il me sourit et m’y arrête une trentaine de minutes plus tard. Il fait très chaud, la lumière est écrasante.
Du béton brutalement jeté sur les pierres noires constitue un socle. Dessus une tombe blanche, tout aussi brute que son socle, regarde la mer et son horizon. Comme si le magistrat ne méritait pas de délicatesse, de finesse, comme s’il fallait faire vite. Ne pas lui accorder de l’attention. La fracture est dans le paysage mais aussi sur la tombe. Une plaque vissée avec quatre gros boulons indique : Bernard Borrel. Magistrat. Capitaine de corvette (CR). 27.02.1955 – 18.10.1995.

Quelques heures plus tard, la voiture roule sur un plateau. Une très longue ligne droite de goudron se pose sur un sol de pierres avec en point de mire un volcan parmi tous les autres volcans. Le chauffeur me dit qu’il est récent, que son irruption date de 1985, que le feu est toujours aussi présent sous la terre.
La mer d’un bleu profond dialogue avec le ciel, des écumes blanches, le vent et la poussière qui s’envole des roches noires. La route plonge.
Le chauffeur quitte la route principale et descend un chemin de terre pentu qui arrive au bord de la mer. Nous sommes arrivés me dit-il. Deux bâtiments fermés en béton et quelques cases sur les galets. Elles sont faites d’une structure de bois et recouvertes d’un tressage de feuilles. Le lieu est vide. En face la mer et devant l’horizon, un volcan semi circulaire émerge de l’eau. L’homme me dit qu’il se nomme devil’s island.
C’est là que je vais dormir. Seul au milieu de cet espace rocheux. Je suis surpris. Le chauffeur me dit qu’il doit retourner à Djibouti, qu’il reviendra demain avec de la nourriture. Je le paie et il part. Je filme et fait quelques photos. Je suis seul au milieu de rien. La lumière me quitte lentement dans une grande beauté. Je suis toujours seul mais dans le noir maintenant.
La nuit a été longue. J’ai peu dormi, seul avec ma caméra et mon sac à dos, allongé sur ce lit de camp au centre de cette case. Toute la nuit, le son de la mer sur les galets a rodé dans l’espace. Et malgré ce perpétuel roulement, le silence. Un silence qui s’est immiscé entre les chocs de galets. Un silence qui inquiète. Malgré la beauté du lieu, malgré le somptueux coucher de soleil, malgré la douceur de cette volcanique forme ronde qui émerge de la mer, malgré, malgré, je ne dors pas beaucoup car je suis à la merci de qui veut. En début de nuit, j’ai glissé la caméra sous le lit de camp. Je l’ai tenue par la poignée toute la nuit, pour que l’on ne me la dérobe pas, pour me rassurer.
Des fragments de courts sommeils ont rythmé ma nuit.
Et enfin le petit matin et sa lueur du jour sont arrivés.
Je sors de la cabane. Il fait froid. Le volcan est toujours là, ma caméra aussi.

Je décide de quitter ce lieu car je ne pourrai pas passer mon séjour à tenir la poignée de ma caméra durant toutes les nuits. Je me souviens que j’avais repéré quelques habitations le long de la route juste avant de descendre vers la mer. Je vais me renseigner pour trouver un lieu où dormir sereinement.

Je grimpe la route, chargé de mon sac à dos et de mon sac caméra. La pente est forte pour arriver sur le plateau et trouver la route goudronnée. Le soleil commence à chauffer mon dos. Je marche durant une heure pour entrevoir la longue ligne droite qui coupe en deux ce désert de roches volcaniques noires. Quelques voitures et camions circulent. J’approche enfin d’une sorte de village. À une centaine de mètres en arrière de la route, une mosquée. Sur le côté gauche, une station service fermée et un mur en béton se dresse comme un potentiel qui n’a pas eu lieu. À droite, une cuve rouge cabossée et abandonnée, des amas de pierres, des bidons rouillés et beaucoup de plastiques abandonnés. Au milieu, une baraque en tôles vertes affiche le mot Restaurant. Il se nomme Al Baraka. Une antenne satellite rouillée, en forme de corolle, est plantée devant l’entrée. J’entre. Au sol de la terre, au centre une grande table et sa nappe en plastique. Sur le côté gauche, un lieu de stockage et accolé, un mur de tôles avec une porte ouverte sur une chambre. Au fond de l’espace principal, par terre, la cuisine où un jeune homme prépare le repas. Je m’assoie à la grande table. Au bout de plusieurs minutes, un homme âgé s’approche et me demande en français ce que je désire boire.
Cet homme est un ancien caporal chef de l’armée française durant la colonisation. Il tient ce restaurant où les hommes viennent prendre du khat tous les après-midi. C’est le seul lieu de rencontre pour la petite communauté qui survit sur ce plateau. Une jeune femme apporte la boisson commandée. C’est une éthiopienne qui a réussi à franchir le désert clandestinement me dit l’ancien caporal chef.
Je lui raconte ma nuit difficile, tout seul au bord de la mer. Je lui demande s’il connaît un lieu où je pourrai dormir, non loin de là. Il me propose sa chambre. Je refuse. Il insiste. Je lui dis que je ne veux pas qu’il parte de chez lui. Il me dit que je dois dormir là et qu’il se débrouille pour aller ailleurs. Je refuse. Il insiste. J’accepte. Je vais y vivre quinze jours.

Le lieu s’appelle Ghoubbet El Kharab qui veut dire en français, le gouffre des démons. Le village se compose d’une quinzaine de maisons en pierres noires de formes rondes, réparties de part et d’autre de la route. Parfois, une extension en tôles agrandit l’espace. Ce sont des sortes d’igloos en pierres de lave. Derrière la station service fermée, à deux cents mètres, un grand hangar. Le lendemain, le propriétaire du restaurant me trouve un homme et une vieille voiture pour que je puisse aller dans les montagnes de lave filmer le rift. Durant les premiers jours, je pars au lever du jour et rentre à la tombée de la nuit. Mais toujours un repas m’attendait, préparé et servi par la jeune éthiopienne. L’ancien caporal en chef a disparu. Après une semaine de filmage pour l’œuvre de commande, mon travail est fini. Je peux rester tranquillement au village et sentir le temps de l’ennui.

Tous les jours, à la même heure, la vie est rythmée par un événement qui surgit du bout de la ligne droite : l’arrivée du khat. « Le khat nous détend, nous unit et nous donne de l’énergie pour travailler, disent-ils. Mais ici, il n’y a pas de travail, depuis longtemps. Auparavant, du sel était extrait d’un lac dans le désert, stocké dans le hangar de Ghoubbet el Kharab puis exporté par bateaux en Argentine depuis le port de Djibouti. Les dômes de sel qui emplissaient le hangar ont disparu. Le blanc s’est enfui dans le noir du sol. La mondialisation est venue abattre la vie jusqu’ici. Dans ce lieu au milieu de rien, du vide, de la lave. Ce sel n’était plus concurrentiel. Aujourd’hui, le hangar aux tôles vertes est vide.
Alors la seule activité est l’arrivée du khat. La seule évasion à la misère. Tous les midis, les hommes se regroupent près de la route, sous une cabane, à l’ombre. Ils jouent avec des pierres à un jeu creusé dans le sol, en attendant. Les pierres passent de trous en trous, les mains agrippent les pierres puis les laissent tomber dans différents trous. Des cris, des rires, des tensions. Certains sont debout, près du goudron. Ils sont impatients. Ils guettent chaque véhicule qui arrive au bout de la ligne droite. Le khat arrive de la capitale dans une camionnette qui traverse la région. Dans chaque village, elle s’arrête pour vendre la merveille. Soudain le ton monte, une agitation et au bout de la ligne, un point. Ils l’ont reconnu, c’est elle, c’est sûr, c’est elle. Ils courent vers, pour être parmi les premiers et choisir le khat le plus frais, le plus juteux. La camionnette se rapproche et finit par s’arrêter, un peu plus loin. Deux hommes sortent du groupe et s’approchent de la bâche arrière. Elle se soulève, des mains et des paquets de feuilles apparaissent. De l’argent s’échange. La camionnette repart rapidement. _ Quelques secondes d’arrêt ont suffit. Tout est synchronisé depuis le temps.
Les deux hommes se placent derrière un mur en pierres de lave qui leur sert de comptoir. La distribution peut s’effectuer. Je filme.
Les hommes munis de leur paquet se rendent maintenant dans la salle du restaurant pour mâcher les saintes feuilles et avaler son jus tout l’après-midi… Ils étalent quelques tissus à terre, commandent des bouteilles de coca et s’assoient contre le mur de tôles. Je m’assois également mais à la grande table. J’observe les gestes, les corps, les sourires, le rythme, j’écoute la musique des mots, la musique de la radio, ils me regardent, j’apprends. Un ancien chauffeur à la retraite arrive, nous discutons, je le photographie.
Il me raconte l’histoire du sel, de son extraction du lac Assal, de ce lac qui a son niveau plus bas que la mer. Il me dit la fin de l’exploitation et l’histoire de ces hommes qui maintenant, attendent les éventuels touristes pour leur vendre des concrétions de sel, pour survivre.
Le Lac Assal est un lac que je connais car Arthur Rimbaud en parle. Il l’a longé durant ses expéditions dans la région. Je décide d’aller filmer ce lac. Il me dit qu’un camion s’y rendra demain matin, que je pourrai demander au chauffeur contre un petit somme d’argent de m’y mener.
C’est grâce à cet homme que le film Lac Assal se fera.
C’est deux jours plus tard, qu’un semi-remorque s’arrête devant le restaurant. Le chauffeur est colombien. Le monde est dans le gouffre des démons. Il me mène au lac qui est à une trentaine de kilomètres. Le paysage est piquant, coupant, Le soleil écrase le noir. Je filme cette sensation. Sur ma caméra, je mets la plus longue focale et je filme contre et avec les soubresauts de la route. Je tente de lutter contre ce chaos, de tenir le cadre. C’est très physique. Il faut tenir. Je filme les corps qui marchent sur la route, les roches, les collines, les quelques arbres survivants, parfois le bleu du lac qui apparaît au milieu de. Une abstraction peinte avec une caméra.
Ces corps qui marchent sont pour la plupart des migrants. Ils veulent atteindre la capitale et son bidonville. Plus loin sur la route, des cabanes de tôles permettent à ces migrants de prendre un peu de repos après avoir franchi la frontière dans le désert. Au milieu de ces roches volcaniques, des cercles de verts pâles, font une ombre légère avec les feuilles, un lit de rivière où l’eau s’est enfouie dans le sol et le temps qui attend.
Nous quittons la route principale et nous arrivons au bord du lac. Le lieu est magnifique avec ses contrastes de couleurs, presque pittoresque. Des dégradés de bleus profonds, des variations de blancs, parfois des mauves et toujours le noir de la roche. Sur les bords du lac, j’aperçois des traces d’une ancienne route sur les rivages en sel. Plus loin des bulldozers sont à l’arrêt, rouillés, recouverts et figés par le sel. Des hommes les ont transformés en refuge contre le vent qui souffle fort en leur ajoutant des murs de pierres. Un vent qui emporte avec lui les grains du sel, qui pique le visage. Deux igloos en pierres permettent aux jeunes hommes qui attendent les touristes de se protéger et de créer un espace où la vie peut attendre. À l’intérieur, un vieil homme fait une pause avant de reprendre sa marche. Il possède un bâton et quelques affaires rouler dans un tissu.
Je filme cette suspension.
Plus tard, l’un des jeunes hommes me demande de le suivre dans la deuxième habitation. Accroché à la structure du toit, un vieux fusil. Il me dit qu’il date de la colonisation française, du temps ancien. _ Il veut me le vendre. Il insiste. Je refuse.
Je filme le paysage et dans l’eau ces corps aux mains blanches de sel.
La lumière commence à baisser et je dois rentrer. Je me rends à pied sur la route et j’attends un véhicule qui pourra me ramener à Ghoubbet-El-Kharab.

Durant plusieurs jours j’arpente les lieux dans la chaleur. Un troupeau de chèvres traverse le champ de pierres au milieu des déchets de plastique. Il s’arrête devant la mosquée. Un berger, aidé d’une autre personne, tente de soigner la patte d’une des chèvres. Il tient à la main une lame de rasoir. Il doit extraire un fer dans le sabot de l’animal. La chèvre crie, il a réussi, elle fuit retrouver les autres. Un autre jour, un homme me demande de le suivre car il a repéré, en glissant sa main entre les pierres, un courant d’air frais. Le lieu est à deux kilomètres du village. Nous marchons. Il me dit que s’il y a de l’air frais, il y a de l’eau. Et que si on peut creuser et trouver de l’eau, leur vie changera. Il me dit, vous imaginez si nous pouvons mettre un robinet, nous aurons de l’eau pour tout le monde, tous les jours. Nous serons sauvés, vous savez nous manquons d‘eau. Elle est trop chère pour nous. Nous traversons la route et au milieu d’un champ de pierres, au sol, au milieu d’un petit amas de pierres, je glisse ma main. Effectivement un air frais touche ma peau. Il voit ma réaction, il sourit, il espère. Il me demande de faire quelque chose quand je serai à la capitale Djibouti, l’ambassade France peut-être pourra ? Il me demande si je connais un ingénieur qui pourrait venir, creuser et leur dire si la vie peut changer.
Bien sûr à l’ambassade, le silence.

Quelques jours plus tard, un vendredi, j’aperçois un regroupement derrière une cabane. De la musique, une chèvre et un four creusé dans le sol qui se prépare. J’apprends que c’est le moment de l’abattage d’une chèvre. Tous les trois mois, l’homme chargé du sacrifice tue une chèvre. Sur une palette de bois, le corps est là, le rouge de la gorge tranchée et sa tête qui pend dans le vide. Le blanc du poil, la lame qui pénètre précisément, l’odeur, la chair, le blanc du gras, le volume rouge des côtes. Il la découpe avec précaution, selon un rituel précis. Chaque morceau est déjà vendu et réservé aux différentes familles du village. L’imam de la mosquée arrive, lit le coran durant la cérémonie et la radio diffuse des chants coraniques. Le gris vert des entrailles, d’énormes volumes sont extraits, il racle la chair des côtes, arrache la panse. Le vent souffle et la cabane nous abrite. Je filme le sacrifice.

Le temps de l’ennui qui emplit est fini.
Le jour de mon départ, le vieux caporal chef est de retour. Je le paie pour la location de sa chambre, pour les repas. Le sourire est parmi nous. Le minibus arrive, je dois partir, je monte et mon corps se coince entre les autres corps et marchandises. Le paysage se met à défiler. Quelques heures plus tard, nous approchons de Djibouti. Le minibus pénètre dans le bidonville. De tous les bidonvilles que j’ai pu voir, celui-ci me fige par sa violence. Non pas une violence produite par les êtres vivants dans le bidonville mais une violence faite par le pouvoir politique qui maintient cette humanité, ces femmes, ces enfants, ces hommes dans la misère. Honneur à cette résistance, honneur à eux.


English

Djibouti is the capital of the Republic of Djibouti.
The Republic of Djibouti was born following the French colonization. The country became independent in 1977.

In November 2005, my visit to this territory is linked to a commission work of Du&Ma scenographers for the Center of Scientific Culture of Rennes. I have to film the rift and its fractured landscape.

In 2005, the Republic of Djibouti has for president Ismaïl Omar Guelleh. An autocratic president who reigns by terror, who annihilates all opposition and who is enriched by many dubious operations. But the international community is silent. It’s silent because this small country has strategic geographic importance. The armies of France, the United States and Japan have their military bases on this territory. Everything can be bought, especially silence.
On August 1, 2017, the People’s Republic of China established a permanent military base.

I walk in Djibouti city, passing by the famous Café de Paris where in September 1990, an adjoining had taken place, killing a French child and wounding a dozen people. Soldiers of the foreign legion drink glasses, their white ketpis on their heads. I move away from the square to the old town. I stop for lunch in a small restaurant. Quite quickly, I talk with the boss because few foreign people stop in his establishment. He tells me that the political situation is very difficult, he tells me how difficult it is for people to get by, he tells me the violence of President Guelleh. He tells me that the opposition leaders are being watched, that the police are directly attacking them and terrorizing the Djiboutians. He tells me that he himself suffered it. He tells me that several years before that, he ran a reprography store. He told me that he had noticed that a man, whose opposition activity he knew, regularly came to make photocopies at his home. He told me that he was pretending nothing and that these texts were surely distributed clandestinely in the capital. But one day, in the early morning, at 6:30, when he was about to open his store, the army came and broke everything. His machines, his shop window, his store. Without any explanation. They came, destroyed everything and then left in silence. Nothing. He told me that he had nothing left. He understood that it was due to his passive “collaboration” with the opponent. He told me that fortunately, since then, he had managed to set up this little restaurant. But the whole town is being held under the violence of the president.
His young son comes to join us with the ordered dish. He sits at the table but is not really present. He looks at the street, the bodies that pass by. He must know all these problems by heart. From time to time his gaze stares at mine. He seems intrigued by my listening. The street is noisy.
His father now tells me the problem of the khat. This drug, these chewing leaves, this cultural ritual. He tells me that from 12:00, the khat arrives in the city and everything stops. He told me the people graze in the houses, in the streets, everywhere, from afternoon to evening. This magic leaf relaxes, takes off the spirit of the place, worries. He told me that men talk, laugh, forget their personal and social problems, drink a tea or a coke with khat leaves in the center of the room. He tells me that she euphorizes, gives energy, that it is a moment of conviviality, essential, in the culture of the region. But he also tells me that the khat is a double weapon for power. He allowed him to collect huge taxes because he holds the trade but he kept the people and thus the opposition, in a state of lethargy. He tells me that it limits the country’s economic activity, as President Guelleh knows. But he doesn’t care because he makes a lot of money from this damn business.. He tells me that an iman from a mosque in Djibouti was imprisoned for six months for having addressed the problem of khat. He tells me that Guelleh is untouchable. With the power and therefore the support that he has from the countries that have established their military bases in the country. He tells me the silence of all these nations despite the corruption, the violence of the president. He is indispensable to them. He is therefore powerful.

In 1995, the Bernard Borrel case is a symbol of this. He tells me about the assassination of the French magistrate Bernard Borrel in the hinterland. An assassination disguised as suicide. He tells me that the French magistrate was laid flat on the ground, sprayed with gasoline and that they set fire. His body becomes a human torch. They let him run towards the void of the cliff and throw himself into it. He told me that Bernard Borrel was investigating the attack at the Café de Paris in Djibouti and the trafficking of President Guelleh’s nephew, that everything was connected. But the magistrate could not go through with the case.
He told me that Bernard Borrel was investigating the attack at the Café de Paris in Djibouti and the trafficking of President Guelleh’s nephew, that everything was connected.
But the magistrate could not go through with the case.
He tells me that although a French child was killed in the attack, although a French magistrate was executed by fire, the case is still pending.
An interference of French diplomacy on French justice.
Since 2015, France has been condemned by the European Court of Human Rights. But still no answer for the family of the French magistrate.

The afternoon is well advanced. I tell him about my project to film the Rift. He advises me to go to a small village of Goubbet el Kharab. From there I can film the landscape. He will find me for tomorrow morning, a man who will drive me to this village. He tells me not to worry.

I leave them, the gaze transformed. I drift in the city waiting for the night. The alleys, the dirt, the cars, the chaos, the poverty everywhere. The light went down, I didn’t really notice it. I continue my drift to make the most of my observation. The details accumulate in my head, I like it. Everything is observable and makes me enter the culture of the place. Now the black is there. Sometimes the street lights come on and the spaces change. The neon light in the shops is so sculptural. I enter one of them where some books in Somali and other local languages are presented. The first contact we have with the words of a foreign language is its graphics. They are primarily drawings, lines that will become a sound, a music. It is only long after the meaning comes. A young man approaches me. I am rather distant at the moment. He tells me that he is a student, that he does not want money but that he wants to talk. I don’t know why I believe him. He now walks with me in the streets, shows me some public spaces, some architectures. He is calm, intelligent and cultured. He offers me to have a beer at home.
I accept.
We enter a street with modern architecture dating back to the sixties. A concrete building with simple lines and a sign on the front that indicates the name of a clinic. I don’t know why that reassures me. He lives there, on the fourth floor. We go up the stairs, the clinic is on the first two floors but it is closed. We arrive on the fourth floor. Opposite me, a long corridor has many opposite doors. It is almost lit. The young man stops and knocks on a door. My face expresses a question but he smiles at me. The door opens and we can enter.
A woman greets me, smiling in a large room with no light. Cushions are placed along the walls, a large carpet in the centre of the room. I immediately understand that it is not his apartment. The young man flees my gaze, his body is hesitant but the woman is reassuring. She told me in a good French to sit down and that she brought the beers. A coffee table and candles above lighting the space. She comes back quickly with two beers. The young man smiles at me and three young women suddenly enter the room. I now understand where we are. A brothel. I’m uncomfortable. I don’t want that. Young women laugh, they seem to be joyful. There is no threat to me. I decide to take this opportunity to discuss with these women, to try to understand their situations. They sit around us. The young man tries to make a connection but he quickly understands that I am not like these soldiers of the French army. A few words are exchanged and there is only one woman left at my side. The other two went to sit on the cushions against the opposite wall. They are talking to each other.
The young man disappeared in the back room. He will receive his small commission.
The young woman is calmer now. She is sitting in front of me. I ask her where she comes from. She tells me about Harar, in Ethiopia. She is one of those migrant women who left Ethiopia to improve their lives and support their families. A situation, a story that unfortunately is repeated everywhere. The value of money is three to four times higher here than in his country. She tells me that she crossed the desert. She tells me four days of walking with little water, little food. She tells me that she crossed it on foot. Fatigue, fear of not getting there, of dying in the desert. Fear of rape of smugglers. She tells me about her arrival in the slum on the outskirts of the city, the misery, the lack of work. She tells me that she is there now. We drink. I tell him that I know Harar well, his hometown. I told him that I lived there for three weeks, in the old village, to film, for the Arthur Rimbaud museum in France. She’s surprised and joyful. We’re talking about Harar, her beauty, the landscapes. She’s calm. The relationship has changed. She tells me that no one in her family knows her situation. No one must know. She tells me she’s supposed to be doing housework in a mansion.
A long silence.
She tells me that I am different from other French people. She tells me that I do not hit her. She tells me that soldiers strike, drink, strike. She says it’s hard to bear. I look at her. Her face has changed. She’s sad. We’re having another beer. She gently tells me that she wants to go home, go back to school. Live.

The next morning, I’m in front of the restaurant, at the rendezvous point. The boss is not there, no one is there except the waiter. I’ll have a coffee while I wait. An hour later, the boss arrives. He tells me that my driver is preparing the car and that he will be arriving soon. The hours pass. I look at the streets, the bodies that pass by.
The man is finally here. I put my backpack in the trunk and keep my camera bag with me. I want to thank the owner of the restaurant one last time. We’re leaving. The car is going through the town, which is slowly changing. The emptiness takes the place of full. The misery increases. The driver stops his car at the entrance of the famous slum of Djibouti. A slum known for its misery and violence. I stay in the car and the driver enters the aisles between the tin shacks. The ground is covered with plastics, cans, bottles, cans, wood debris. Sometimes large puddles of water release the ground. A strong smell mixing rot and I don’t know what, makes air. All constructions are deconstructions. A car carcass turned and children inside.
A long time later, the driver reappears and we go back. I don’t know what he went there to do.

Now, a black desert at the foot of a blue sea. A long and immense fracture cuts the landscape, it is the rift. Earth, rocks, no trees, no vegetation. I ask the driver if he knows where Bernard Borel’s tomb is. He smiled at me and stopped me there about 30 minutes later. It was very hot, the light was overwhelming.
Concrete brutally thrown on the black stones constitutes a base. On a white tomb, just as raw as its base, looks at the sea and its horizon. As if the magistrate did not deserve delicacy, finesse, as if we had to act quickly. Do not pay attention to him. The fracture is in the landscape but also on the tomb. A plate aimed with four large bolts indicates : Bernard Borrel. Magistrate. Lieutenant-Commander (CR). 1955.02.27 – 1995.10.18

A few hours later, the car rolled on a plateau. A very long straight line of tar rests on a stone floor with a volcano among all the other volcanoes. The driver tells me that it is recent, that its eruption dates from 1985, that the fire is still present under the ground.
The deep blue sea dialogue with the sky, white foam, wind and dust from the black rocks. The road plunges.
The driver leaves the main road and goes down a steep dirt road that comes to the seaside. We arrived, he told me. Two closed concrete buildings and a few boxes on the pebbles. They are made of a wooden structure and covered with a braiding of leaves. The place is empty. Opposite the sea and in front of the horizon, a semi-circular volcano emerges from the water.
The man tells me his name is devil’s island.

That’s where I’m going to sleep. Alone in the middle of this rocky space. I’m surprised. The driver tells me that he has to go back to Djibouti, that he will come back tomorrow with food. I pay him and he leaves. I film and take some pictures. I am alone in the middle of nothing. The light slowly leaves me in a great beauty. I’m still alone but in the dark now.
It was a long night. I slept little, alone with my camera and backpack, lying on this cot in the centre of this hut. All night long, the sound of the sea on the pebbles broke into space. And despite this perpetual rolling, silence. A silence that has slipped in between the pebble shocks. A silence that worries. Despite the beauty of the place, despite the sumptuous sunset, despite the sweetness of this volcanic round shape that emerges from the sea, despite, I do not sleep much because I am at the mercy of who wants. At the beginning of the night, I slipped the camera under the cot. I held it by the handle all night, so that it would not be taken away from me, to reassure me.
Fragments of short sleeps punctuated my night. And finally the early morning and its light of day arrived.
I come out of the hut. It’s cold. The volcano and still there, my camera too.

I decide to leave this place because I could not spend my stay holding the handle of my camera every night. I remember that I had spotted some dwellings along the road just before going down to the sea. I’ll find a place to sleep.

I climb the road, loaded with my backpack and my camera bag. The slope is strong to arrive on the plateau and find the paved road. The sun’s starting to heat my back. I walk for an hour to glimpse the long straight line that cuts in half this desert of black volcanic rocks. A few cars and trucks are in circulation. Finally, I approach a kind of village. A hundred meters behind the road, a mosque. On the left side, a closed gas station and a concrete wall stands out as a potential that did not take place. On the right, a red tank dented and abandoned, piles of stones, rusty drums and a lot of abandoned plastics. In the middle, a green tin hut displays the word Restaurant. It is called Al Baraka. A rusty satellite antenna, shaped like a corole, is planted in front of the entrance. I enter. On the ground floor, in the center a large table and its plastic tablecloth. On the left side, a place of storage and adjoined, a wall of sheets with a door open on a room. At the bottom of the main space, on the floor, the kitchen where a young man prepares the meal. I sit at the large table.
After several minutes, an elderly man approaches me and asks me in French what I want to drink.
This man is a former corporal in charge of the French army during the colonization. He runs this restaurant where men come to take khat every afternoon. It is the only meeting place for the small community that survives on this set. A young woman brings the ordered drink. She is an Ethiopian who managed to cross the desert clandestinely, told me the former master corporal.
I tell him about my difficult night, alone by the sea. I ask him if he knows a place where I can sleep, not far from there. He offers me his room. I refuse. He insists. I tell him I do not want him to leave his home. He tells me that I have to sleep there and that he manages to go somewhere else. I refuse. He insists. I accept. I will live there for two weeks.

The place is called Ghoubbet El Kharab which means in French, the abyss of demons.
The village consists of about fifteen round black stone houses on both sides of the road. Sometimes a sheet metal extension enlarges the space. These are kind of lava stone igloos. Behind the closed gas station, two hundred meters away, a large shed. The next day, the owner of the restaurant finds me a man and an old car so I can go into the lava mountains to film the rift. During the first days, I leave at dawn and return at dusk. But still a meal was waiting for me, prepared and served by the young Ethiopian. The former chief corporal disappeared. After a week of filming for the commissioned work, my work is finished. I can stay quietly in the village and feel the time of boredom.

Every day, at the same time, life is punctuated by an event that emerges from the end of the straight line : the arrival of the khat. The khat relaxes us, unites us and gives us energy to work, they say. But here, there is no work, for a long time. Previously, salt was extracted from a lake in the desert, stored in the hangar of Ghoubbet el Kharab and then exported by boats to Argentina from the port of Djibouti. The salt domes that filled the hangar disappeared. The white fled into the black of the ground. Globalization has brought down life so far. In this place in the midst of nothing, of emptiness, of lava. This salt was no longer competitive. Today, the green sheet metal shed is empty.
Then the only activity is the arrival of the khat. The only escape to misery. Every noon, the men gather by the road, under a hut, in the shade. They’re playing with rocks at a game dug into the ground, meanwhile. The stones pass from hole to hole, the hands grasp the stones and then drop them into different holes. Screams, laughter, tension. Some are standing by the tar. They are impatient. They watch every vehicle that comes to the end of the straight line. The khat comes from the capital in a van that crosses the region. In each village, she stops to sell the wonder. Suddenly the tone rises, a commotion and at the end of the line, a point. They recognized it, it’s her, it’s sure, it’s her. They run towards, to be among the first and choose the freshest, juiciest khat. The van came closer and stopped a little further away. Two men came out of the group and approached the back tarp. It rises, hands and bundles of leaves appear. Money is exchanged. The van leaves quickly. A few seconds of shutdown is enough. Everything is synchronized since time.
The two men stand behind a lava stone wall that serves as a counter. Distribution can be done. I film.
The men with their bundles now go into the restaurant room to chew the holy leaves and swallow its juice all afternoon.. They spread a few fabrics on the ground, order coca bottles and sit against the wall of sheets. I also sit at the big table. I observe the gestures, the bodies, the smiles, the rhythm, I listen to the music of the words, the music of the radio, they look at me, I learn. A retired former driver arrives, we talk, I photograph him. He tells me the story of salt, its extraction from Lake Assal, this lake which at its lower level than the sea. He tells me the end of the exploitation and the story of these men who now, wait for potential tourists to sell them salt concretions, to survive.
Lake Assal is a lake that I know because Arthur Rimbaud talks about it. He followed it during these expeditions in the region. I decide to film this lake. He tells me that a truck will go there tomorrow morning, that I can ask the driver for a small amount of money to take me there. It is thanks to this man that the film Lac Assal will be made.
It is two days later, a semi-trailer stops in front of the restaurant. The driver is Colombian. The world is in the abyss of demons. It leads me to the lake which is about thirty kilometers away. The landscape is spicy, sharp, The sun crushes the black. I film this sensation. On my camera, I put the longest focal length and I film against and with the bumps of the road. I’m trying to fight this chaos, to hold the framework. It’s very physical. You have to hold on. I film the bodies walking on the road, the rocks, the hills, the few surviving trees, sometimes the blue of the lake that appears in the middle of. An abstraction painted with a camera.
These walking bodies are mostly migrants. They want to reach the capital and its slum. Further along the road, tin shacks allow its migrants a little rest after crossing the border in the desert. In the middle of these volcanic rocks, circles of pale greens, make a light shade with the leaves, a river bed where water is buried in the ground and the weather that awaits.
We leave the main road and we arrive at the edge of the lake. The place is magnificent with its contrasts of colors, almost picturesque. Deep blue gradations, white variations, sometimes mauves and always the black of the rock. On the shores of the lake, I see traces of an old road on the salt shores. Further away bulldozers are stationary, rusty, covered and frozen by salt. Men have turned them into a refuge from the strong wind by adding stone walls. A wind that carries with it the grains of salt, that stings the face. Two stone igloos allow young men waiting for tourists to protect themselves and create a space where life can wait. Inside, an old man takes a break before walking again. He has a stick and some stuff rolling in a cloth.
I’m filming this suspension.

Later, one of the young men asked me to follow him into the second house. Hanging from the roof structure, an old rifle. He tells me that it dates from French colonization, from ancient times. He wants to sell it to me. He insists. I refuse.
I film the landscape and in the water these bodies with white hands of salt. The light starts to go down and I have to go back. I walk on the road and I wait for a vehicle that can take me back to Ghoubbet-El-Kharab.

For several days I roamed the place in the heat. A herd of goats crossed the stone field in the middle of plastic waste. He stops in front of the mosque. A shepherd, assisted by another person, tries to heal the pate of one of the goats. He holds a razor blade in his hand. He must extract an iron from the animal’s hoof. The goat cries, he succeeded, she runs away to find the others.
Another day, a man asks me to follow him because he has spotted, by sliding his hand between the stones, a draft of fresh air. The place is two kilometres from the village. We walk. He tells me that if there is fresh air, there is water. And if we can dig and find water, their lives will change. He tells me, you can imagine if we can put a tap, we will have water for everyone, every day. We’ll be saved, you know, we’re running out of water. It’s too expensive for us. We cross the road and in the middle of a field of stones, on the ground, in the middle of a small pile of stones, I slide my hand. Indeed a fresh air touches my skin. He sees my reaction, he smiles, he hopes. He asks me to do something when I’m in the capital Djibouti, maybe the French embassy can ? He asks me if I know an engineer who could come and dig and tell them if life can change.
Of course at the embassy, silence.

A few days later, on a Friday, I saw a gathering behind a cabin. Music, a goat and an oven dug in the ground that is being prepared. I learn that it is the time to slaughter a goat. Every three months, the man in charge of the sacrifice kills a goat. On a wooden pallet, the body is there, the red of the throat slit and its head hanging in the void. The white of the hair, the blade that penetrates precisely, the smell, the flesh, the white of the fat, the red volume of the ribs. He cuts it carefully, according to a precise ritual. Each piece is already sold and reserved for the different families of the village. The imam of the mosque arrives, reads the Qur’an during the ceremony and the radio broadcasts Qur’anic songs. The green gray of the entrails, huge volumes are extracted, it scrapes the flesh of the ribs, tears the belly. The wind blows and the hut shelters us. I’m filming the sacrifice.

The time of boredom is over.
On the day of my departure, the old master corporal is back. I pay him for the rent of his room, for the meals. The smile is among us. The minibus arrives, I have to leave, I go up and my body gets stuck between the other bodies and goods. The landscape starts to scroll. A few hours later, we approached Djibouti. The minibus entered the slum. Of all the slums I’ve seen, this one freezes me with its violence. Not violence produced by living beings in the slum, but violence by the political power that keeps this humanity, these women, these children, these men in poverty. Honor to this resistance, honor to them.

© Christian Barani 2021 |
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